"Il faisait chaud. Il se déshabilla entièrement et se coucha dans le courant, sa main blessée tendue vers le ciel comme un périscope pour ne pas mouiller le pansement. Il ne pensait plus à rien. C'était juste bon de se sentir soluble."

Pascal Garnier - Comment va la douleur ?

23 Juil 2016 / 0 notes

#41

De glace et de feu

Je suis rentré,
il était temps de l'écrire.

Allongé sur le toit plat, début de nuit. Bruxelles brûle à ma gauche, de l'horizon à la verticale ; le ciel pourpre, rouge, orange, jaune, vert, bleu - clair -, bleu - profond -, bleu - pétrole - puis le noir de l'autre côté. Et la lune, pleine. Basculer la tête de gauche à droite. De droite à gauche. Les dégradés de la nuit sur le jour. J'attends.

Allongé sur le toit plat, presque nuit. Bruxelles brille légèrement par endroit ; la tour des finances, le centre-ville et de l'autre côté, rien, quelques lumières aux fenêtres puis le bruit distant des voitures, des trams, des chiens, tout ces bruits incessants, des bruits provoqués, comme des caresses grincantes. J'attends encore un peu.

Ca va bientôt faire un mois que je suis rentré,
il est temps de l'écrire.

Allongé sur le toit plat, nuit totale. Le vent souffle un peu la chaleur tassée partout dans les rues, sur les murs, à travers les fenêtres, sous les draps. Dans l'immobilité progressive de la ville qui s'endort je retrouve enfin cette sensation qui vient de là-bas, sensation mais pas exactement, un mot peut-être, un mot qui tient de la sensation ? Un mot qui s'applique à soi, un mot qui englobe, pas vraiment au littéral mais certainement au charnel, un mot qui veut dire plus que ce qu'il ne dit sans avoir besoin d'autres mots pour le dire, et ce mot, fugitif (il faut le murmurer), cette sensation d'être, (tout doucement) fugitif.

Il y a un mois, une nuit.
Cette nuit-là je ne dormais pas.
La nuit là-bas, jamais vraiment nuit.

C'est une chose difficile à expliquer. Il fait sombre mais clair. La lumière est horizontale, face à la terre, elle la survole sans la toucher, il n'y a pas d'ombre ou alors tout en est recouvert. En Islande, l'été, on peut voir à travers l'obscurité. Parfois le soleil jamais couché se cache au lointain, là où la terre se découpe entre le ciel et les montagnes, parfois, cet endroit, toute la ligne découpée, elle est en feu, elle irradie et brûle en un rayon de lumière concentré comme le filament de tungstène dans l'ampoule, et tout le reste autour, recouvert d'ombres, mais le lointain lui brûlant et l'horizon lui en feu. D'autre fois, et notamment cette nuit-là où je ne dormais pas, le ciel se met à couler, littéralement, à couler, depuis la pointe des montagnes, il coule sur leurs flancs, se répand dans l'océan qui perce jusqu'à ce petit village, il coule dans le fjord, il est partout à travers le port jusqu'à bientôt lécher mes pieds, le ciel tombé par les montagnes, dans les fjords de l'est, le territoire du dragon ils disent ; le brouillard. Il grandit, et change tout le temps, se déplace, se renouvelle. Il enveloppe la base des montagnes en délaissant leurs sommets, soudainement visibles dans le ciel jamais noir, comme si les nuages tombaient à ras-du-sol. Il s'étale sur l'eau, complètement, il recouvre l'océan, il l'avale. Quelque chose capable de faire disparaître l'océan, voilà ce que c'est ! Finalement il s'évapore doucement et les nuages à ras-du-sol, eh ben, ils flottent dans les arbres et aux premiers étages des maisons, presque transparents.

La nuit là-bas, je ne dormais pas.

De la petite maison où l'on résidait je descends vers le port, vers l'océan, vers l'usine reconvertie où se trouvent les ateliers, je rejoins la brume qui coule sur le flanc des montagnes, la brume qui se nourrit et qui se transforme en brouillard, celui qui avale ; quand je l'ai vu je me suis dit il va m'avaler moi aussi, qu'est-ce qu'il va se passer, j'en sais rien moi, alors j'y suis allé.

Disparaître. Ne plus voir ses mains quand on tend les bras devant soi. Ne plus voir les pieds qui nous portent. Le sol sur lequel on se tient. Le chemin, ni devant, ni derrière. Au dessus non plus. Il n'y a plus rien. Il ne fait pas noir - il ne fait jamais tout-à-fait noir. Juste, flou. Mais pas confus, il n'y a pas de confusion possible parce que la disparition est double, totale : de soi et de l'extérieur. Il n'y a qu'un mot qui subsiste, pas dans la tête, non, elle n'est plus là, pas dans la bouche non plus du coup (sans tête pas de bouche et oui), mais un mot en tout, un mot partout, de ceux qui veulent dire plus que ce qu'ils ne disent, et ce mot, le murmurer le plus doucement possible, le faire naître depuis le vide, fugitif, depuis le ventre du brouillard, fugitif, le répéter encore une fois, fugitif.

Il s'en va, au bout du moment, il remonte sur le flanc des montagnes pour se loger à leurs sommets. Il remet tout à sa place, plus ou moins, et juste après son départ il y a un silence - un rare. Un brouillard de l'intérieur de soi. Il s'estompe peu à peu avec le ressac de l'océan, les craquements des bateaux qui tanguent, les mille façons qu'a le vent de souffler, tout revient, l'église à la toiture bleu électrique, la route qui serpente les fjords, la plage de cailloux, les cascades plus loin à l'intérieur des terres. Je me promène un peu avant de revenir à l'usine qui abrite les ateliers. J'ai la clé, il n'y a personne. Je rentre, d'abord le stock de peintures puis le grand atelier de métallurgie. A gauche une sorte de salle de concert décorée de cent guirlandes merveilleusement kitsch, de canapés à moitié défoncés et de joyeux autres brols indescriptibles. A droite, l'atelier de M. J'allume les lumières. Accrochées à la table de dessin, ses baleines. Dont une à bosse, elle l'a vraiment vue. Je reste un peu en leur compagnie avant de sortir, remonter la rue jusqu'au jardin puis contourner la maison jusqu'à la porte d'entrée. Retrouver les contours de M. dans le lit, garder les yeux ouverts, suivre sa respiration et la rejoindre, rester synchronisé jusqu'à ce que le rythme soit naturel et fermer les yeux. S'endormir dans la nuit jamais vraiment nuit.

De toutes les choses que j'ai pu voir en Islande ;

Les montagnes, toutes sortes de montagnes, celles avec de la glace au sommet, celles constituées en roche sèche, parfois tranchante parfois lisse, celles peuplées de plantes, celles dont les parois sont recouvertes de cicatrices, les griffures du vent, celles en bord-de-mer qui prennent une teinte bleutée effarante quand la lumière frappe l'océan et se répercute sur elles, les petites, les rondes, les piquantes, les chaînes toutes entières qui entourent alors dans une petite vallée des sources thermales naturellement chaudes. Les montagnes, et toutes ces choses cachées dedans.

Les fjords. Les petits villages. Les routes interminables et des centaines de moutons dessus qui ne bougent pas. Un cerf qui dévale dévale dévale la distance à nos côtés. Les plages de sable noir, les tunnels creusés dans la roche, les ponts qui tremblent. Les icebergs de Jökulsarlón, dans le silence et la lumière du petit matin. Ils flottent, bruissent, lentement, ils sont bleu, bleu jamais vu, ni clair, ni profond, ni pétrole, bleu jamais vu. Quand ils craquent, quand ils ont trop fondu et que la structure ne tient plus, ils s'effrondrent sur eux-même, à cet instant-là, le silence, bouleversé, un craquement comme ça, effondré.

Les jeux d'ombres/lumières. Les lumières obliques qui tombent en s'effeuillant, un peu partout, des constellations sur les facades ou celles qui divisent le paysage en deux, nettement, une partie éclairée l'autre non. A travers les nuages quand ils sont hauts, elle transperce par endroits, des puits de rayons, vu du bas, les stries lumineuses jusqu'à la terre. Et quand les nuages sont bas, elle tombe en une multitude de contrastes, d'endroits plus éclairées que d'autres, parfois très rapprochés, une ficelle de nuage pour une bande d'ombre. Les lumières horizontales qui survolent sans jamais se poser nulle part, d'une certaine façon, à contre-jour partout.

Et M. Les mille-trois-cent-trente-neufs kilomètres sur la route 01, les journées à Stöðvarfjörður, les concerts pirates sur le rivage, les escapades cascades, et-tout-le-reste.

De toutes les choses que j'ai pu voir en Islande la première qui m'est venue en tête est celle que je n'ai pas vue. Celle à travers qui on ne peut voir. C'est la chose qui avale, qui fait disparaître, soi et l'extérieur. Il se pourrait que ce soit ça, la sensation, le mot, et il se pourrait que ce soit là, le bon endroit pour ça.

L'endroit qui murmure doucement,
fugitif.

———
♫ Ólafur Arnalds - Önundarfjörður (Island Songs, 2016)

21 Juil 2016 / 3 notes

"Et, lorsque la dépression arrive finalement, je suis aussi son esclave. Mon plus grand désir est de la retenir, mon plus grand plaisir est de sentir que tout ce que je valais résidait dans ce que je crois avoir perdu : la capacité de créer de la beauté à partir de mon désespoir, de mon dégoût et de mes faiblesses. Avec une joie amère, je désire voir mes maisons tomber en ruine et me voir moi-même enseveli sous la neige de l'oubli. Mais la dépression est une poupée russe et, dans la dernière poupée, se trouvent un couteau, une lame de rasoir, un poison, une eau profonde et un saut dans un grand trou. Je finis par devenir l'esclave de tous ces instruments de mort. Ils me suivent comme des chiens, à moins que le chien, ce ne soit moi. Et il me semble comprendre que le suicide est la seule preuve de la liberté humaine.
(…)
Mais tout ce qui m'arrive d'important et tout ce qui donne à ma vie son merveilleux contenu : la rencontre avec un être aimé, une caresse sur la peau, une aide au moment critique, le spectacle du clair de lune, une promenade en mer à la voile, la joie que l'on donne à un enfant, le frisson devant la beauté, tout cela se déroule totalement en dehors du temps. Car peu importe que je rencontre la beauté l'espace d'une seconde ou l'espace de cent ans. Non seulement la félicité se situe en marge du temps mais elle nie toute relation entre celui-ci et la vie."

Stig Dagerman - Notre besoin de consolation est impossible à rassasier

8 Jui 2016 / 2 notes

"Petite maison face au lac. Cabane de planches au ras de l'eau. De l'intérieur, on voit le jour entre les planches, il dessine des lignes qui restent devant les yeux quand on regarde ailleurs, après. Du néon sans matière, du feu rayé sur les choses."

Karin Serres - Monde sans oiseaux

1 Jui 2016 / 0 notes

#40

- J'arrive à quatorze heure quatorze, gare centrale et j'amène peut-être la tempête.

Je réponds que je l'attends entre les militaires et le tournoi de foot organisé par je-ne-sais-quelle-marque-de-ballons sur la place juste devant. Dès le début c'était déjà un peu fou, tout ça. Alors je patiente puis je la vois passer en face de moi et moi, je reste là, je ne bouge pas, quelques secondes, immobile, et enfin je vais à sa rencontre, et déjà je suis pris, littéralement s a i s i, par ses grands yeux noisettes et les mille histoires dedans. Tout du long, il y a les verres de vin blanc qui s'égarent, qui s'égarent, qui s'égarent comme la lumière dans la ruelle pavée, comme nous assis dans le rayonnement, comme les expéditions en train, vers le nord, vers le pays noir, vers la cité ardente et tout le reste, comme les heures si courtes et pourtant, l'impression que depuis toujours. Toujours ou très longtemps.

Elle est là.
Là, en face de moi.

Dans les canapés profonds, dans les dunes de sable, dans les lits inconnus,
chez les libraires, les bibliothéquaires, les disquaires,
sur les toits plats qui ne nous appartiennent pas,
sur les bancs de banlieue périphérique,
(l'un) sur l'autre,
c'est un peu,
magique.

Maintenant elle est partie, rejoindre les fjords et les icebergs et les jours-sans-nuits et les montagnes, la terre éloignée, elle me le raconte déjà, avant même de décoller, dans une lettre manuscrite pliée en Z avec un petite bande de papier épais bleu-pétrole qui l'encercle à la verticale, posée sur mon bureau. C'est tout elle. Elle parle, elle dessine, elle écrit et moi, à chaque fois, je vois. Vraiment, avec l'exacte dose de précision et de flou, avec la parfaite balance chromatique, je vois. Tout ce qu'elle produit, je le sens du fond de ma rétine jusqu'aux endroits qui tremblent sous la peau, c'est beau, ses histoires, ce que j'aimerais quand elle me les raconte pouvoir les amasser précieusement, me faire coffre raffiné en acajou brillant ou boite approximative en chêne rugueux, peu importe tant que ça me permet de les couver, de les faire grandir. Puis avec les miennes, d'histoires, les mêler.

“…l'Islande qui me fascine depuis tellement longtemps. Pays de feu et de glace, île volcanique qui bout sous les pieds…”

Maintenant je suis seul dans ma chambre. La musique va fort et j'écris des phrases comme ci, comme ça. Des phrases qui parlent de choses que je n'ai pas encore vue. De choses que je n'ai pas encore entendue. Je me demande quel bruit il fait, là-bas, le vent. Et la mer, et les chaussures sur le sable noir et le volcan, quel bruit il peut bien faire, le volcan ?

Quand je ferme les yeux, je vois.
Ses cheveux bruns qui tombent, un peu avant les épaules, les yeux et le plis en dessous, la bouche qui fend la pluie, ses cuisses comme une balade pour mes mains et ses bras comme un îlot pour les heures fatiguée. Je l'imagine devant les paysages nordiques, sous les lumières irréelles, ce qu'elle doit y être belle, dans les rues aux maisons colorées pour combattre l'hiver, dans les plaines immenses et désertes, petit point noir presque inexistant mais tellement important, si soudainement et pourtant depuis très longtemps. Très longtemps ou toujours.

Quand je ferme les yeux, je sens.
Le patchouli dans sa nuque et sa respiration dans la mienne. L'invraisemblable incarné, toujours - encore maintenant, comme une stupéfaction, mais de celles qui coupent le souffle pour mieux le relancer, à la folie, le relancer comme dans “moi aussi”, “l'Islande” et “avec toi”.

Il reste treize jours.

———
♫ Mari Kvien Brunvoll - Everywhere You Go (Mari Kvien Brunvoll, 2012)

30 mai 2016 / 5 notes

"Le jardin était occupé par une pelouse bien entretenue sur laquelle nous aimions nous rouler. Les extrémités vertes des brins d'herbe et le soleil étincelant entraient tour à tour dans notre champ de vision. La couleur verte et le scintillement se mélangeaient progressivement au fond de mes yeux jusqu'à devenir d'un bleu pur. Alors le ciel, le vent et la terre s'éloignaient soudain, et arrivait le moment où je me retrouvais flottant dans l'espace. J'aimais beaucoup cet instant."

Yoko Ogawa - La grossesse

1 mai 2016 / 1 note

#39

Il y a quelques semaines, G. me parlait de leur rencontre ; des éclairs dans ses yeux et du mutisme dans sa gorge. Il m'expliquait avec des centaines de mots la sensation de déglutition difficile et cette boule dans le ventre qui prend toute la place, qui pulse, bat, s'agite en même temps que la tempête entre les tempes et le cerveau. Je l'imaginais choisir sa place dans les auditoires en fonction de l'angle de vue, se demander si plutôt de profil ou de face, maugréer parce qu'un obstacle lui barre la vue et s'oublier totalement dans la contemplation.

Un mélange parfait de calme et de désordre : l'ondulation du vent à la surface de l'eau.

Sur mon vieux canapé défoncé, dans sa chemise élimée, la barbe bien noire et les yeux brillants, il me racontait sa plus belle histoire. Lentement, sans rien négliger, il revivait pour moi la chronologie, chaque sensation, le doute, l'euphorie qui chavire et la tristesse qui renverse, tout ces instants qui chauffent, piquent, griffent et mordent. De temps en temps il s'arrêtait pour roucouler quelques ritournelles à la guitare. J'ai toujours aimé ce côté fleur-bleue complètement assumé, un romantisme exacerbé, le plus beau et dangereux des érotismes. Je lui ai dit. Il m'a répondu “Stendhal”, juste ça, et j'ai acquiescé. A chaque scène il me décrivait le décor, les odeurs, les bruits dehors, la température, les gens présents. J'ai pris quelques notes dans mon carnet prévu pour ça, celui sur lequel il est marqué en tout petit, tout en bas, sur la page après la couverture, belles histoires, comme une invitation ou un murmure. Mais surtout, je le regardais. Les jambes croisées, les cheveux jais et son regard champagne. Je m'abreuvais.

Des montées de bonheur, dans tout le corps jusqu'au bout des doigts.
Et le souffle chaud puis la brise légère, la percussion là-dans-le-fond qui tape tape tape sur le rythme des articulations, qui tape tape tape sur le tempo des respirations.
“Ca brûle mais c'est bon”.

Il m'expliquait qu'être avec elle c’est aussi accepter les fantômes qui s’immiscent dans les beats, les temps-morts entre les notes de la partition. C’est aussi accepter le solo de violon triste et les plages longues et minimales de piano désabusé, les crescendos symphoniques et tonitruants, les secondes de vide après. J'ai eu Angel de Massive Attack en tête. L'histoire se termine juste avant le twist final, celui qui était encore à venir, celui qui l'avait poussé à venir patienter à Bruxelles, sur un coup de tête, message la veille, j'arrive, il était là, avec tout ça, jusque dans ses doigts.

———
♫ The Mamas And The Papas - California Dreamin’ (If You Can Believe Your Eyes And Ears, 1966)

25 Avr 2016 / 0 notes

"Par une de ces nuits de printemps, la tempête se déchaîna et le tonnerre gronda. Il était d'une violence telle que j'en avais rarement vu jusque-là. Si bien que je crus au début faire un cauchemar. Les éclairs couraient dans le ciel nocturne bleu outre-mer, produisant à chaque fois un bruit de vaisselle cassée. La foudre arrivait tout droit du lointain pour éclater juste au-dessus du toit, et à peine les derniers échos s'étaient-ils éteints que le coup suivant éclatait. Je les entendais arriver si près de moi qu'ils me semblaient à portée de main. La tempête n'en finissait pas. De mon lit, je gardais les yeux fixés sur les ténèbres si profondes que j'avais l'illusion de me trouver au fond de la mer. En retenant ma respiration, je les sentais vibrer légèrement. Les particules d'obscurité, comme effrayées, s'entrechoquaient dans l'espace. J'étais seule, mais je n'avais pas peur. J'étais même tranquille au milieu de la tempête. J'étais calme comme quelqu'un qui est emporté au loin. J'avais l'impression d'être entraînée vers un monde lointain que je n'aurais jamais pu atteindre de mes propres moyens. Je ne savais pas très bien quel était ce monde. La seule chose que je pouvais comprendre c'était qu'il était calme, immobile et serein. J'essayais de l'apercevoir au loin, les yeux vrillant les ténèbres, tout en percevant le bruit des éléments déchaînés."

Yoko Ogawa - Les abeilles

8 Avr 2016 / 0 notes

#38

Arbres d'avenue. Ceux qui sont nécessairement grands et majestueux.
Aujourd'hui il y a un peu de vent ; les feuilles bruissent et ça me réjouit. Puis le moiretement au sol du soleil qui traverse le feuillage. L'odeur de la chlorophyle si présente même en ville, les oiseaux dans le ciel, les insectes, les jupes courtes et les peaux bientôt tannées, on y est, yes.

Je prends un café avec D. en terrasse. C'est devenu une tradition. Tous les ans, dès que le temps est suffisamment clément, on se voit. Ce n'est jamais au même endroit mais tous répondent au même critère : l'exposition des tables disponibles. Et si possible, des arbres, des grands. Alors on discute. Je découvre l'année qu'il vient d'écouler, ses nouveaux projets, comment se sont terminés les anciens, les villes qu'il a traversé et les gens qu'il a rencontré là-bas.

Tous les printemps, une année de sa vie.

Il m'en parle d'une façon si déliée, avec beaucoup de silence et une quantité effroyable de cigarettes. J'aime le moment où il les écrase de ses mains immenses. Puis la façon dont il plie ses jambes sous la table et les cinq premières minutes de banalités où il n'ose pas encore tout-à-fait me regarder dans les yeux. Peut-être que je l'angoisse. Les questions que je pose, les choses auxquelles je rigole, celles auxquelles je ne préfère pas répondre.

Quand il prend la parole, son regard se perd dans le vide droit devant. Je ne sais pas ce qu'il fixe mais je me suis toujours dit que c’est certainement un très gros fantôme. Pas du genre à apparaître par endroit ou par moment mais à occuper tout le panorama, tout le temps. Du genre inévitable et que c'est peut-être bien pour ça qu'il voyage partout, qu'il doit forcément exister un endroit avec une vue suffisamment ample que pour ne pas être complètement occupée. Ou l'inverse, un endroit sans aucune perspective, le fond d'un cratère recouvert d'obscurité, une grotte éboulée, les jambes d'une femme. Il n'en sait probablement pas plus que moi.

On se dit à bientôt, on se dit à dans un an.
On se dit de ne pas oublier de prendre le temps, c'est important.
Je me demande si, lui, il a une idée de ce que ça peut bien vouloir dire.

Ce printemps est différent.

Tentures tirées. Prendre l'équilibre sur un pied, mettre le poids dans le talon. Initier le mouvement arrière puis, tout doucement, basculer, vers la pointe, à l'autre bout, basculer, le poids, basculer, comme un pendule libéré, basculer jusqu'à tomber. Deuxième pied, l'équilibre, le poids, du talon à la pointe, sans basculer. Pivoter les pieds puis les genoux, puis les épaules, descendre le centre de gravité, pas mal le déhanché.

Plein de lumières obliques.
Puis des illusions d'optique dans chacun de ses mots,
la lire c'est comme la voir,
comme l'ébène dans ses cheveux rouges,
comme les heures qui passent trop vite.

Cette année le printemps est pressé.

———
♫ Florist - Thank You (The Birds Outside Sang, 2016)

5 Avr 2016 / 1 note

#37

En même temps ;
J’apprends la confirmation que disparue, elle l’est vraiment.
Je vois les larmes. J’entends les sanglots. Je sens les vibrations des souffles effrénés contre le sol, contre les murs, contre les cages thoraciques qui flageolent tout autour.

Je vois des mains tristes à perte de vue. Des mains qui souffrent, qui s’effondrent, qui saignent à n’en plus pouvoir. Des mains tout de même : il n’y a pas plus fort que ça. Des mains qui s’accrochent les une-aux-autres, qui ne se lâchent pas, qui se serrent jusqu’à en avoir mal. Mal, d’accord. Mal, infiniment. Mais tous ensemble, entre mains serrées et meurtries. Alors, si elles commencent à s’abandonner, à se détacher, à s’isoler. Si elles commencent à ne plus s’aimer, à ne plus se croire, à ne plus vouloir. C’est simple. Il faudra les serrer davantage.

En même temps ;
J’apprends que des belges se réunissent en centre-ville, qu’ils ont des cagoules et de la haine plein la bouche. Je vois les regards furieux. J’entends les slogans putrides. Je sens, littéralement, la vie qui meurt étouffée sous les masques.

Je vois des poings levés à perte de vue. Des poings qui hurlent, qui frappent, qui crachent le plus noir des ténèbres. Ca fait peur, ça fait tellement peur. Pas les explosions dans le métro, pas les guerres qui se jouent à l’autre bout du monde. Pas ce vide existentiel, pas cette sensation que l’on est déjà pas grand chose ni cette certitude que l’on devient moins que rien. Pas la mort. Non. Ce qui fait peur ce sont les poings. Ces poings qui refusent nette la beauté, qui refusent les larmes, qui refusent d’être un peu mieux que rien. Ils refusent les refuges. Que ce soit dans leurs bras, que ce soit dans nos frontières. Que ce soit dans l’amour pour ceux qui n’en ont pas trop peur ou juste dans l’humanité pour tous les autres. L’humanité. Pour ceux qui s’en vont, pour ceux qui viennent, pour ceux qui restent.

Ces poings-là, ceux qui cognent sur les plaies béantes, ceux qui se dressent depuis le purin le plus dégoutant qui soit ; ce ne sont pas des poings belges, ce ne sont pas des poings arabes. Ce ne sont pas des poings de migrants, d’illégaux, de jeunes, d’européens, de Syriens, de musulmans, d’être humains.

Alors aujourd’hui, s’il y a bien une chose à dire autant de fois que possible. S’il y a bien une chose à écrire, de toutes les plumes, avec toutes les différentes légitimités, sur tous les papiers, dans toutes les langues.

C’est “NON”.
C’est “Détends le poing”.
C’est “Donne-moi la main”.

Parce qu’une main c’est d’abord fait pour serrer. Parce que c’est aussi fait pour oeuvrer, pas travailler mais oeuvrer. Oeuvrer de belles choses : rudes et douces, solides et tangibles, unanimes et contrastées.

Maintenant :
On s’accroche les un-aux-autres d’une main. Et de l’autre, on oeuvre.
On oeuvre à assouplir les poings, à les transformer en mains. Et si elles commencent à s’abandonner, à se détacher, à s’isoler ? Et si elles commencent à ne plus s’aimer, à ne plus se croire, à ne plus vouloir ? C’est simple : il faudra les serrer davantage.

———
♫ Nils Frahm - It was really, really grey (The Bells, 2009)

27 Mar 2016 / 4 notes